Quand certaines ONG prétendent parler au nom de l’universel, encore faut-il qu’elles appliquent les mêmes principes à tous. Le dernier rapport de Human Rights Watch sur le Burkina Faso soulève autant de questions sur le fond que sur l’équilibre moral de ceux qui distribuent les accusations. Car pendant que Ouagadougou est cloué au pilori, ailleurs, des drames d’une ampleur effroyable semblent susciter des indignations plus timides, plus prudentes, presque embarrassées.
Il y a des rapports qui éclairent. Et il y en a d’autres qui, sous couvert d’expertise, jettent de l’huile sur des plaies déjà ouvertes. En publiant, le 2 avril 2026, son enquête intitulée « Personne ne pourra s’échapper », Human Rights Watch affirme que l’armée burkinabè, les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) et le GSIM/JNIM seraient responsables de nombreux crimes de guerre et crimes contre l’humanité, évoquant 57 incidents ayant causé la mort de plus de 1 800 civils entre janvier 2023 et août 2025. Plus grave encore, l’ONG laisse planer l’ombre d’une entreprise d’extermination visant la communauté peuhl. Mais une question essentielle demeure. Sur quelle base, dans quelles conditions et avec quels moyens de vérification une organisation extérieure peut-elle prétendre départager, avec une telle certitude, les victimes des groupes terroristes et celles tombées au cœur d’opérations de guerre menées dans des zones où règnent l’embuscade, la désinformation et la terreur ? Dans un pays ravagé par des groupes armés qui massacrent, déplacent, rançonnent et instrumentalisent les populations civiles, la prudence devrait être une obligation morale. Or, à lire HRW, on a parfois le sentiment qu’il ne s’agit plus seulement de documenter des faits, mais de construire un récit.
La réponse des autorités burkinabè ne s’est d’ailleurs pas fait attendre et elle a été à la hauteur de la gravité des accusations. Ouagadougou a rejeté avec vigueur un rapport qualifié de « tissu de conjectures », de document « déconnecté des réalités du terrain », dénonçant une tentative de diabolisation des patriotes burkinabè engagés dans une guerre existentielle contre le terrorisme. Le gouvernement rappelle que les Forces de défense et de sécurité, épaulées par les VDP, combattent au prix de leur vie pour protéger des villages abandonnés pendant des années à la barbarie terroriste. Et c’est là tout le nœud du problème ? Comment juger de loin une guerre de proximité, sale, asymétrique, où l’ennemi se fond dans les populations, frappe les civils, puis laisse à d’autres le soin d’en porter l’odieux ? Cela ne signifie pas qu’aucune faute ne puisse exister, ni qu’aucune enquête ne soit légitime. Mais accuser un État en guerre sans reconnaître pleinement la complexité opérationnelle du terrain, c’est courir le risque d’affaiblir ceux qui tiennent encore debout face au chaos.
Et pendant que le Burkina Faso est sommé de répondre à toutes les charges, un autre drame d’une violence insoutenable rappelle brutalement à quel point l’indignation internationale peut être à géométrie variable. À Minab, en Iran, le bombardement d’une école de filles a causé la mort d’au moins 168 élèves, selon plusieurs sources, dans le cadre de la guerre impliquant les États-Unis et Israël. Des enquêtes et appels à investigations ont bien émergé, y compris de la part d’instances onusiennes et d’organisations de défense des droits humains. Mais où est la même intensité accusatoire ? Où est la même pression morale, la même machine narrative, la même promptitude à parler de crimes contre l’humanité lorsque les puissants sont potentiellement en cause ? Pourquoi certains États sont-ils immédiatement traduits au tribunal de l’opinion, pendant que d’autres bénéficient encore du confort du doute, de la lenteur diplomatique et des précautions lexicales ? Voilà la vraie question. Car les droits humains ne peuvent pas être une arme brandie contre les faibles et rangée au vestiaire quand les forts sont mis en cause. Si la justice internationale veut encore être crédible, elle doit cesser d’avoir deux visages, deux vitesses, deux consciences.
À force de sélectionner ses colères, le monde finit par discréditer ses propres principes. Et lorsqu’une ONG ou une puissance morale ne voit les crimes que chez les autres, elle cesse d’être une conscience et devient un camp.

