Thursday, 28 May, 2026

TERRORISME AU SAHEL : CES MOTS QUI BLANCHISSENT LA BARBARIE


À force de refuser de nommer clairement l’horreur, une partie du discours médiatique occidental finit par fabriquer une ambiguïté dangereuse. Derrière des expressions apparemment neutres comme « groupes armés », « combattants jihadistes » ou encore les sigles aseptisés tels que JNIM ou GSIM, se joue une bataille bien plus profonde. Celle d’une bataille du sens, de la morale et de la vérité. Car lorsqu’on hésite à qualifier le terrorisme, on ouvre parfois la voie à sa banalisation.

Il y a des mots qui décrivent. Et il y a des mots qui protègent. Depuis plusieurs années, au Sahel, certains médias et journalistes occidentaux semblent avoir choisi les seconds. Au lendemain de l’effondrement de la Libye et de la propagation du chaos sécuritaire vers le Mali, les hommes qui ensanglantent aujourd’hui le Sahel furent rapidement désignés sous l’étiquette de « jihadistes ». Une appellation devenue presque automatique dans les grandes rédactions internationales. Pourtant, derrière cette facilité lexicale se cache une profonde déformation du sens même du mot « jihad ». Dans la tradition musulmane, le jihad renvoie d’abord à un effort spirituel, moral et personnel. Il désigne le combat intérieur contre les faiblesses humaines, la recherche de la droiture, l’engagement pour la justice et la défense des valeurs positives. Réduire ce concept à la violence aveugle est déjà une faute intellectuelle. Mais utiliser ce terme pour qualifier des hommes qui massacrent des civils, brûlent des villages, détruisent des écoles, attaquent des mosquées, assassinent des imams, éventrent des marchés et tendent des embuscades contre les Forces de défense et de sécurité relève d’une confusion bien plus grave.

Car ces groupes ne défendent ni une foi, ni une morale, ni une civilisation. Ils imposent la terreur. Ils gouvernent par la peur. Ils prospèrent sur le sang des innocents. Alors pourquoi cette hésitation persistante à les nommer pour ce qu’ils sont : des terroristes ?

Pourquoi certains plateaux de télévision occidentaux préfèrent-ils parler de « groupes armés » comme s’il s’agissait d’acteurs politiques ordinaires ? Pourquoi emploie-t-on leurs acronymes comme le JNIM, le GSIM, l’EIS ou autres avec une froide neutralité technocratique qui finit par désincarner leurs crimes ? À quel moment la prudence journalistique devient-elle une forme de blanchiment sémantique ? Les mots ne sont jamais neutres. Dans toutes les guerres, ils façonnent les perceptions, influencent les opinions et construisent parfois les légitimités futures. Refuser de qualifier le terrorisme, c’est créer un espace où la violence cherche à se normaliser.

Aucun journaliste sérieux n’accepterait de parler de simples « groupes armés » pour désigner des organisations qui revendiquent des massacres de masse ailleurs dans le monde. Pourquoi cette pudeur lexicale devient-elle soudainement acceptable lorsqu’il s’agit du Sahel africain ? Pourquoi les victimes sahéliennes auraient-elles droit à moins de clarté, moins d’indignation et moins de vérité ? Derrière cette dérive se cache aussi une autre violence.  Celle infligée aux populations locales. Car pendant que certains éditorialistes débattent des nuances terminologiques depuis des studios climatisés, ce sont des villages entiers qui enterrent leurs morts, des soldats qui tombent au front et des familles qui fuient sous les flammes. Nommer correctement le terrorisme n’est pas un acte idéologique. C’est un devoir de vérité.

Le Sahel n’a pas besoin d’un récit qui romantise les bourreaux sous des appellations ambiguës. Il a besoin d’une parole lucide, rigoureuse et moralement cohérente. Car aucun vernis lexical ne pourra transformer des hommes armés qui massacrent des populations civiles en acteurs de libération ou en figures religieuses crédibles. Le terrorisme ne devient pas moins barbare parce qu’on change son nom.

0 comments on “TERRORISME AU SAHEL : CES MOTS QUI BLANCHISSENT LA BARBARIE

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *