QUAND CERTAINS MEDIAS TRAVESTISSENT LE TERRORISME EN RECIT ROMANTIQUE DE « LIBERATION »
À travers son récent reportage consacré à Kidal, Jeune Afrique semble avoir franchi une ligne dangereuse entre couverture journalistique et mise en scène politique. Derrière les images de combattants triomphants, les drapeaux brandis et les discours soigneusement relayés du FLA, se dessine une tentative de normalisation d’une coalition armée qui a choisi l’alliance avec le djihadisme pour déstabiliser un État souverain. Dans un Sahel meurtri par des années de terrorisme, présenter ces groupes comme des acteurs crédibles ou des protecteurs des populations relève moins de l’investigation que d’une lecture idéologique profondément contestable.

Kidal n’est pas devenue le théâtre d’une quelconque « révolution romantique » portée par des combattants en quête de justice. Kidal demeure une terre de guerre, occupée par des groupes armés ayant fait le choix assumé de pactiser avec des organisations jihadistes affiliées à Al-Qaïda. Derrière les récits soigneusement construits autour du Front de libération de l’Azawad, une réalité s’impose avec brutalité. Aucun projet politique ne saurait effacer l’évidence d’une alliance militaire conclue avec le Jnim, organisation responsable de massacres, d’attentats et de l’instabilité chronique qui consume le Sahel depuis plus d’une décennie. En cherchant à humaniser les chefs rebelles, à mettre en scène leurs discours et à relayer leurs éléments de langage sans véritable contradiction de fond, certains médias donnent le sentiment d’adopter une posture de complaisance inquiétante. Les combattants du FLA apparaissent dans ce récit comme des administrateurs prudents, des stratèges organisés, presque des gestionnaires de territoire. Pourtant, derrière cette façade soigneusement entretenue, subsiste une vérité bien plus sombre. Le FLA reste un mouvement armé ayant choisi la violence, l’insurrection et l’alliance avec des groupes extrémistes pour imposer son agenda.
Présenter les forces maliennes et leurs alliés russes comme des occupants redoutés par les populations relève également d’une interprétation largement discutable. Les Maliens n’ont pas attendu l’arrivée d’Africa Corps pour connaître les limites des interventions étrangères. De l’opération Serval en passant par l’opération Barkhane, les populations sahéliennes ont vu se succéder des missions militaires françaises incapables d’éradiquer durablement le terrorisme. Malgré des moyens considérables, ces opérations ont laissé derrière elles un sentiment d’inachevé, voire de profonde désillusion.
La présence d’Africa Corps s’inscrit elle, dans un cadre de coopération sécuritaire officiellement conclu avec l’État malien. Son objectif affiché demeure l’appui aux Forces armées maliennes dans la reconquête territoriale et la lutte contre les groupes terroristes. Réduire cette présence à une simple force d’occupation revient à ignorer la demande sécuritaire exprimée par une partie importante des autorités et des populations confrontées à l’expansion du terrorisme.
L’autre angle mort de ce type de reportage réside dans le silence entourant les exactions commises par les groupes armés eux-mêmes. Les populations civiles du Nord-Mali vivent depuis des années sous la menace des enlèvements, des trafics, des règlements de comptes et des violences imposées par des organisations qui prétendent aujourd’hui parler en leur nom. Derrière les discours sur « l’Azawad » ou la « libération », beaucoup voient surtout l’installation durable d’un ordre armé où les armes dictent la loi. En réalité le récit de Kidal révèle moins une victoire politique qu’un dangereux éclatement sécuritaire. Le rapprochement entre le FLA et le Jnim confirme l’effacement progressif des frontières entre séparatisme armé et terrorisme idéologique. Cette convergence nourrit une instabilité régionale dont les premières victimes demeurent les populations sahéliennes elles-mêmes. À vouloir présenter ces groupes sous les traits de combattants héroïques ou de résistants organisés, certains observateurs finissent par oublier une évidence fondamentale. On ne construit ni paix durable ni souveraineté sur des alliances conclues avec des organisations terroristes. Et dans le Sahel meurtri d’aujourd’hui, la lucidité devrait l’emporter sur les récits séduisants.

