Après plus d’une année de profondes tensions, Bamako et Alger ont choisi de renouer le fil du dialogue. Le retour des ambassadeurs, la réouverture des espaces aériens et la visite, le 24 août 2026, du Premier ministre malien Abdoulaye Maïga en Algérie consacrent une normalisation que beaucoup auraient jugée improbable quelques mois auparavant. Derrière ces retrouvailles diplomatiques se dessine surtout une réalité plus profonde. Dans un Sahel en pleine recomposition, les États cherchent désormais à définir leurs alliances moins en fonction des fidélités héritées qu’au regard de leurs propres intérêts.
Il y a des querelles que la géographie finit toujours par rappeler à la raison. Le Mali et l’Algérie peuvent connaître les désaccords les plus profonds, leurs destins demeurent liés par plus de 1 300 kilomètres de frontière, par les réalités sécuritaires du Sahara, par les mouvements de populations et par une histoire diplomatique ancienne. Aucun différend, aussi sérieux soit-il, ne peut effacer cette évidence. C’est probablement ce pragmatisme qui explique le retour progressif du dialogue entre Bamako et Alger. La crise avait pourtant atteint un niveau rarement observé entre les deux voisins. Les divergences autour de la gestion de la crise du Nord malien avaient profondément détérioré la confiance. Puis était survenu, en avril 2025, l’épisode du drone malien détruit par l’Algérie près de la frontière, avec des versions contradictoires sur les circonstances de l’incident. La fermeture des espaces aériens et le rappel des ambassadeurs avaient ensuite matérialisé une rupture politique presque complète.
Quinze mois plus tard, la diplomatie a repris ses droits.
Le 10 juillet 2026, les ambassadeurs ont retrouvé leurs postes et les espaces aériens ont été rouverts. Le 20 juillet, le ministre malien des Affaires étrangères Abdoulaye Diop recevait à Bamako l’ambassadeur algérien Kamal Retieb. Le 9 août, les Premiers ministres des deux pays échangeaient directement. Et le 24 août, Abdoulaye Maïga arrivait à Alger, porteur d’un message du président Assimi Goïta à son homologue Abdelmadjid Tebboune. Ce calendrier n’a rien d’anodin. Il révèle la volonté de dépasser la logique de confrontation pour revenir à celle des intérêts nationaux. Et c’est précisément ici que cette réconciliation dépasse le simple cadre des relations entre deux voisins.
L’Afrique apprend à choisir ses partenaires
Pendant plusieurs décennies, une partie des relations internationales africaines s’est construite sous le poids des héritages coloniaux, des zones d’influence et des dépendances politiques, militaires ou économiques. Cette époque n’a pas entièrement disparu. Mais quelque chose est incontestablement en train de changer. Le Mali, comme le Burkina Faso et le Niger, revendique désormais ouvertement le droit de déterminer ses partenariats selon sa propre lecture de ses intérêts. Cette orientation peut être discutée, critiquée, contestée. Elle comporte aussi des risques. Mais elle traduit une aspiration que l’on ne peut plus ignorer. Celle de décider soi-même. Dans cette nouvelle configuration, la normalisation avec Alger prend une dimension particulière. Elle démontre que la souveraineté ne consiste pas uniquement à rompre avec certains partenaires. Elle consiste également à savoir renouer avec d’autres lorsque les circonstances et l’intérêt national l’exigent. L’indépendance diplomatique ne devrait jamais devenir l’art de collectionner les adversaires, elle suppose au contraire la capacité de parler à tous sans appartenir à personne. C’est dans cette perspective qu’il faut entendre cette formule particulièrement audacieuse du chef de la diplomatie malienne Abdoulaye Diop, qui déclarait que, si l’intérêt du Mali l’exigeait, il serait disposé à « dîner » même avec le diable. La formule frappe et elle mérite d’être interrogée. Car aucun intérêt national ne devrait conduire un État à renoncer à ses principes fondamentaux. Le pragmatisme diplomatique ne saurait devenir une permission donnée à toutes les compromissions. Un pays défend ses intérêts, certes, mais il défend également une conception de lui-même, des valeurs et des lignes qu’il estime infranchissables. Toute la difficulté de la diplomatie réside précisément dans cet équilibre. Parler avec tout le monde sans se vendre à personne.
Alger et Bamako ont davantage à gagner ensemble
La réalité géographique impose également ses propres règles car le terrorisme qui frappe le Sahel ne connaît ni postes-frontières ni querelles diplomatiques. Les trafics transfrontaliers ne demandent pas de visa. L’instabilité du Sahara peut rapidement produire des conséquences au Mali, en Algérie, au Niger et bien au-delà. Bamako et Alger ont donc objectivement intérêt à maintenir des canaux de discussion. Le Premier ministre malien l’a lui-même résumé à Alger en estimant que les deux pays étaient « condamnés à cheminer ensemble », voilà peut-être la phrase essentielle de cette nouvelle séquence. Les gouvernements passent, les crises apparaissent puis s’estompent, mais les peuples restent voisins. Pour l’Alliance des États du Sahel, cette évolution mérite également attention. L’AES ne gagnerait rien à devenir un espace diplomatiquement isolé. La recherche de souveraineté ne peut prospérer durablement dans l’enfermement. Elle doit au contraire permettre à chacun de ses membres de multiplier les partenariats utiles, dans le respect de ses choix stratégiques. Le Mali doit donc défendre les intérêts du Mali, le Burkina Faso doit défendre ceux du Burkina Faso et le Niger doit défendre ceux du Niger. Et lorsque ces intérêts convergent, la Confédération doit leur donner davantage de puissance et c’est ainsi qu’une alliance devient durable, non en effaçant les États qui la composent, mais en transformant leurs intérêts communs en capacité collective.
Une recomposition qui ne laissera personne indifférent
Il serait également naïf de penser que le rapprochement entre Alger et Bamako ne sera observé qu’à travers les fenêtres des chancelleries africaines. Le Sahel est devenu l’un des espaces où se confrontent plusieurs stratégies d’influence. La France y a longtemps occupé une position dominante. La Russie y a considérablement renforcé sa présence. L’Algérie entend préserver son rôle historique dans son environnement sahélien tandis que d’autres puissances cherchent elles aussi à développer leurs partenariats. Dans cet échiquier, chaque rapprochement modifie les équilibres. Deux États africains ayant traversé une crise extrêmement grave ont décidé qu’ils pouvaient reprendre langue sans qu’une puissance extérieure leur dicte nécessairement les termes de leur réconciliation et c’est peut-être cela, finalement, la transformation la plus intéressante. Il fut un temps où l’Afrique subissait largement les rapports de puissance dessinés ailleurs. Cette émancipation ne sera ni parfaite ni sans erreurs. Entre Alger et Bamako, les blessures ne disparaîtront pas en quelques audiences et quelques poignées de main, mais la confiance se reconstruira à l’épreuve des actes.

