Sunday, 30 August, 2026

DEUX FRANÇAIS ARRÊTÉS AU TOGO, QUAND LE VISA TOURISTIQUE NE SUFFIT PLUS À ÉTEINDRE LES QUESTIONS


Arrêtés le 27 juillet dans le nord du Togo, les réalisateurs français Sébastien Perez-Pezzani et Gaël Mocaër sont toujours détenus et font désormais l’objet d’une information judiciaire, selon le Quai d’Orsay. Présentés comme des professionnels venus réaliser un documentaire destiné à la télévision française, leur présence dans une région soumise à d’importantes restrictions sécuritaires nourrit une interrogation légitime sur les conditions de leur entrée, la nature exacte de leur mission et les autorisations dont ils disposaient. Au-delà du sort des deux hommes, l’affaire pose une question devenue incontournable dans les rapports entre la France et ses anciennes colonies africaines, celle du respect de la souveraineté et des règles établies par les États.

Il y a des voyages qui interrogent davantage que d’autres

Deux réalisateurs français arrivent au Togo. Ils sont interpellés le 27 juillet. Plusieurs semaines plus tard, Paris confirme leur détention. Entre ces trois faits se trouve précisément l’espace dans lequel commencent les questions. Sébastien Perez-Pezzani et Gaël Mocaër ne sont pas deux touristes ordinaires égarés au détour d’un circuit touristique. Ce sont des professionnels expérimentés de l’audiovisuel et du documentaire. Ils se trouvaient dans le nord du Togo, région frontalière du Burkina Faso placée sous un dispositif sécuritaire exceptionnel en raison de la menace terroriste. Le ministère français des Affaires étrangères confirme aujourd’hui qu’une information judiciaire est conduite par un juge d’instruction. Les deux hommes ont bénéficié de visites consulaires et Paris affirme suivre leurs conditions de détention ainsi que le respect de leurs droits. C’est parfaitement légitime. Mais une autre légitimité mérite exactement la même considération.

Celle du Togo à savoir qui entre sur son territoire, pour quelle raison et dans quelles conditions.

Un visa touristique n’est pas une carte blanche

Voilà le cœur du problème. Si les deux hommes sont effectivement entrés avec des visas touristiques alors qu’ils avaient pour projet de réaliser un documentaire professionnel, la question ne peut être balayée d’un revers de main. Pourquoi ne pas avoir déclaré clairement l’objet du séjour ? Quelles autorisations avaient été sollicitées ? Les autorités togolaises avaient-elles été informées du tournage envisagé ? Pourquoi se rendre dans une région particulièrement sensible sans que les conditions administratives et sécuritaires nécessaires soient préalablement clarifiées ? Ces questions ne condamnent personne. Mais elles doivent pouvoir être posées.

Et les poser n’est ni une manifestation d’hostilité envers la France ni une atteinte à la liberté de la presse. Dans n’importe quel État confronté à une menace terroriste à ses frontières, la présence de ressortissants étrangers exerçant une activité professionnelle dans une zone sécuritaire sensible peut légitimement susciter des vérifications. Le passeport français ne saurait constituer une exemption permanente aux règles du pays d’accueil.

Et si l’on inversait simplement les rôles ?

Imaginons maintenant deux réalisateurs togolais arrivant en France avec de simples visas touristiques. Imaginons qu’ils entreprennent, sans avoir clairement déclaré leur projet professionnel, de filmer aux abords d’une installation militaire ou dans un périmètre soumis à des restrictions particulières. Quelle serait la réaction des services français ? Probablement celle de tout État soucieux de protéger son territoire. Ils vérifieraient. Ils interrogeraient. Ils chercheraient à déterminer la véritable nature de leur activité. Et personne ne songerait sérieusement à expliquer à la France qu’exercer sa vigilance sur son propre territoire constitue une atteinte à la souveraineté du Togo. Pourquoi faudrait-il alors considérer comme extraordinaire qu’un État africain applique chez lui cette même logique de précaution ? C’est précisément ici que l’affaire dépasse le cas de deux réalisateurs.

Non, l’Afrique n’est plus un territoire où l’on entre comme dans une arrière-cour

Pendant trop longtemps, certaines relations entre la France et ses anciennes colonies ont été traversées par une asymétrie devenue presque ordinaire. Paris observe, conseille, intervient, critique et parfois exige. Les capitales africaines, elles, seraient supposées expliquer chacune de leurs décisions et rassurer aussitôt qu’un ressortissant occidental rencontre leurs institutions judiciaires. Cette époque s’efface. Et il serait judicieux d’en prendre acte. Les sociétés africaines ont changé. Leurs administrations ont changé. Leurs forces de sécurité ont changé. Leurs services de renseignement ont également développé leurs capacités.

Surtout, une génération nouvelle refuse désormais cette étrange hiérarchie intellectuelle qui voudrait que l’expertise, la lucidité stratégique et la capacité d’anticipation se trouvent systématiquement au Nord tandis que l’Afrique demeurerait condamnée à subir les événements. Les Africains n’ont pas à démontrer qu’ils sont suffisamment intelligents pour défendre leurs intérêts. Ils le sont. Ils connaissent leurs territoires, leurs vulnérabilités et les menaces auxquelles leurs États sont confrontés.

La souveraineté n’a pas besoin de la permission de Paris

Voilà finalement ce que révèle cette affaire. Les rapports entre la France et l’Afrique sont entrés dans une période où les anciens automatismes deviennent de plus en plus difficiles à maintenir. Coopérer, oui, échanger, évidemment, accueillir des journalistes étrangers, certainement, dans le respect des règles applicables. Mais la coopération du XXIᵉ siècle ne peut plus fonctionner selon une architecture dans laquelle certains États disposent implicitement de davantage de droits que les autres. La souveraineté n’est pas une faveur accordée aux nations africaines. Elle ne dépend ni du niveau de développement, ni de la puissance militaire, ni du poids diplomatique d’un pays. Elle constitue le principe même de l’égalité entre les États. La France doit donc, comme n’importe quel partenaire du Togo, pouvoir demander que les droits de ses ressortissants soient respectés. C’est son devoir consulaire. Mais elle doit parallèlement reconnaître au Togo le droit d’appliquer sa législation, de sécuriser ses territoires sensibles et de demander des comptes lorsque les circonstances d’une présence étrangère soulèvent des interrogations. Sébastien Perez-Pezzani et Gaël Mocaër ont droit à la justice, à la défense et au respect de leur dignité. Le Togo, lui aussi, a droit au respect de ses lois, de ses frontières et de sa souveraineté. L’enquête dira ce que ces deux hommes faisaient réellement dans le nord du pays et si les soupçons ayant conduit à leur interpellation étaient fondés. Il faut lui laisser cette responsabilité plutôt que fabriquer, d’un côté comme de l’autre, un verdict avant le juge. Mais une chose dépasse déjà leur seule affaire. L’Afrique contemporaine n’est plus disposée à être regardée comme un espace où certaines puissances pourraient circuler, observer ou agir en considérant les règles locales comme secondaires. Elle veut des partenaires, pas des tuteurs. Des coopérations, pas des permissions accordées d’en haut. Du respect, non comme concession diplomatique, mais comme principe de réciprocité. Paris n’a donc pas seulement deux ressortissants détenus à Lomé. Il a devant lui une Afrique qui change et avec laquelle il faudra désormais apprendre à traiter autrement. Car lorsque les anciennes habitudes rencontrent des souverainetés qui ont décidé de s’assumer, ce ne sont plus les africains qui doivent apprendre les nouvelles règles du jeu.

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