Cinq ressortissants afghans ont été interpellés après avoir tenté d’entrer au Mali sans visa. Dans un pays engagé dans une lutte éprouvante contre les groupes terroristes et soumis à d’importants défis sécuritaires, leur présence ne pouvait passer inaperçue. Terroristes, prêcheurs, migrants en transit ou simples aventuriers, rien ne permet encore de trancher. Mais derrière cette affaire désormais entre les mains des enquêteurs demeure une question aussi simple qu’essentielle. Pourquoi vouloir entrer clandestinement au Mali aujourd’hui ?
Il y a des voyages dont la destination suffit à éveiller la curiosité. Et puis il y a ceux dont les circonstances imposent des questions. Celui de ces cinq ressortissants afghans appartient, pour l’heure, à la seconde catégorie. Le 19 août, leur interpellation pour avoir tenté d’entrer au Mali sans visa aurait pu n’être qu’une banale affaire d’immigration irrégulière. Seulement, le pays dans lequel ils cherchaient à pénétrer n’est pas une destination ordinaire. Le Mali vit depuis des années au rythme d’une guerre contre des groupes terroristes, surveille ses frontières et consacre une part considérable de ses moyens à la reconquête et à la sécurisation de son territoire. Dès lors, l’affaire intrigue.
Pourquoi le Mali ?
C’est probablement la première question à laquelle les enquêteurs devront répondre. Que venaient chercher cinq ressortissants afghans dans un pays situé à des milliers de kilomètres du leur et confronté à une situation sécuritaire aussi particulière ? Le choix d’une destination n’est évidemment pas un délit. Un Afghan peut voyager au Mali comme n’importe quel autre étranger, sous réserve du respect des règles d’entrée sur le territoire. La nationalité ne saurait davantage devenir un indice de culpabilité. Mais lorsque le voyage s’effectue sans visa, la question change de nature.
Pourquoi tenter d’entrer sans autorisation ?
C’est ici que l’affaire devient véritablement intéressante. Obtenir un visa, présenter son passeport, déclarer le motif de son séjour et se soumettre aux contrôles constituent les voies ordinaires d’entrée sur le territoire d’un État. Tenter de contourner ces exigences conduit nécessairement les autorités à vouloir comprendre le parcours, la destination et les intentions des voyageurs. Ce n’est pas condamner cinq hommes avant leur procès. C’est exercer une vigilance élémentaire dans un pays où la sécurité nationale demeure une préoccupation quotidienne.
Des terroristes ?
Rien ne permet aujourd’hui de l’affirmer. L’origine afghane de ces hommes ne constitue évidemment aucune preuve d’une appartenance à une organisation terroriste. L’Afghanistan ne peut être réduit aux mouvements armés qui opèrent sur son territoire. Des millions d’Afghans vivent, travaillent, voyagent ou migrent sans entretenir le moindre rapport avec le terrorisme. Pour autant, dans le contexte malien, les autorités auraient tort de négliger cette hypothèse parmi toutes celles que l’enquête doit examiner. Qui sont réellement ces hommes ? D’où viennent-ils précisément ? Par quels pays sont-ils passés ? Depuis combien de temps voyageaient-ils ? Disposaient-ils de contacts au Mali ? Avaient-ils une destination précise une fois sur le territoire ? Voyageaient-ils avec des moyens financiers, des documents ou des équipements particuliers ? Autant de questions auxquelles seules les investigations peuvent apporter des réponses sérieuses.
Des prêcheurs ?
L’hypothèse mérite également d’être examinée sans être présentée comme une vérité. Dans une région où la religion peut être instrumentalisée par certains réseaux, l’éventualité d’une mission de prédication pourrait naturellement intéresser les enquêteurs. Là encore, prêcher une religion ne signifie pas appartenir à une organisation terroriste. Toute confusion entre pratique religieuse et extrémisme serait aussi injuste que dangereuse. La véritable question serait plutôt de savoir si ces hommes appartiennent à un réseau, s’ils étaient attendus quelque part et, éventuellement, par qui.
De simples aventuriers ?
C’est tout aussi possible. L’histoire contemporaine des migrations regorge de parcours difficiles à comprendre lorsqu’on les observe depuis l’extérieur. Des hommes traversent parfois des continents pour chercher du travail, rejoindre une connaissance, poursuivre leur route vers une autre destination ou simplement fuir une situation devenue insupportable chez eux. Ces cinq Afghans pourraient donc n’être que des voyageurs ayant choisi une mauvaise route et, surtout, une mauvaise manière d’entrer dans un pays. Mais précisément parce que cette possibilité existe, elle doit être vérifiée plutôt que supposée.
Le véritable enjeu est ailleurs
Cette affaire rappelle surtout combien les frontières sont devenues un enjeu majeur de la sécurité au Sahel. Les États de la région ne sont plus seulement confrontés à des groupes armés installés dans des espaces déterminés. Ils doivent également surveiller des circulations humaines complexes, des réseaux de trafiquants, des routes migratoires et des mouvements transfrontaliers dont les motivations peuvent être radicalement différentes. Le migrant, le commerçant, le trafiquant, le prédicateur et le combattant peuvent parfois emprunter la même route sans poursuivre le même objectif. Tout l’enjeu du renseignement et du contrôle frontalier consiste précisément à savoir les distinguer. Dans le cas présent, l’interpellation permet au moins une chose. Les autorités disposent désormais du temps nécessaire pour vérifier les identités, retracer les itinéraires, examiner les éventuels contacts et comprendre la finalité du voyage. Le reste appartient à l’enquête. Et il faudra accepter ses conclusions, quelles qu’elles soient. S’il apparaît que ces cinq hommes ne sont que des migrants ou des voyageurs en situation irrégulière, il faudra le dire avec la même force que celle avec laquelle les interrogations sont aujourd’hui formulées. Si, en revanche, les investigations révèlent des connexions préoccupantes, alors l’affaire prendra une tout autre dimension et les autorités devront en tirer toutes les conséquences.
Pourquoi le Mali ?
Peut-être la réponse sera-t-elle parfaitement banale. Peut-être ne le sera-t-elle pas. Mais dans un pays qui a appris, souvent au prix du sang, que les menaces peuvent emprunter les chemins les plus inattendus, la prudence commande de ne fermer aucune porte aux enquêteurs. Mais elle impose également de n’en ouvrir aucune à l’accusation sans preuve. Car entre la naïveté qui consiste à ne rien soupçonner et la précipitation qui conduit à accuser sans savoir, il existe une voie plus exigeante. Celle qui consiste à surveiller sans condamner, à enquêter sans fantasmer et, surtout, à attendre les faits avant de rendre le verdict.

